La récupération a beau faire partie du paysage québécois depuis des décennies, des centaines de milliers de tonnes de matières recyclables aboutissent toujours dans les dépotoirs de la province. La quantité de déchets générée chaque année a aussi augmenté au cours des dernières années, pour dépasser les 1500 livres par habitant.
Selon ce qui se dégage du « Bilan 2021 de la gestion des matières résiduelles au Québec » publié jeudi par Recyc-Québec, la province est toujours très loin d’une réduction substantielle de la production de déchets et d’un recyclage efficace des matières qui pourraient normalement être recyclées.
« La gestion des matières résiduelles représente encore un défi important, résume d’ailleurs Sophie Langlois-Blouin, vice-présidente de la performance des opérations pour la société d’État. On devra réviser nos modes de production et de consommation, dans une perspective de préservation de nos ressources. »
Ce bilan, le premier du genre depuis 2018, permet ainsi de constater que la quantité de « matières résiduelles éliminées » par habitant a atteint 716 kg en 2021, soit 1578 livres. Ce chiffre, qui comprend « toutes les catégories de matières éliminées provenant de sources résidentielles ou non résidentielles », était d’ailleurs à la hausse par rapport au bilan de 2018, qui s’élevait à 696 kg.
Bref, le Québec est toujours loin de la « cible » de production de déchets par habitat, qui est de 525 kg annuellement en 2023. « On voit une stagnation, alors que nous devrions être dans une tendance à la baisse », précise Mme Langlois-Blouin.
En tout, près de 6,2 millions de tonnes de matières ont été « éliminées » en 2021, principalement dans les dépotoirs, un chiffre en hausse de 5 % par rapport au bilan de 2018. Ce tonnage ne prend pas en compte les 2,7 millions de tonnes de matières utilisées comme matériau de « recouvrement » des sites d’enfouissement, dont 1,5 million de tonnes de sols contaminés.
Matières « récupérées »
Le bilan de Recyc-Québec portant sur la « collecte municipale », et donc résidentielle, évalue que les Québécois ont consommé en 2021 un total de 1,27 million de tonnes de « matières recyclables ». Cependant, seulement 62 % de ces matières placées dans le « bac bleu » ont été récupérées (794 000 tonnes) et donc acheminées vers les centres de tri.
Une fois au centre de tri, 24 % des matières ont été rejetées ou entreposées. Fait à noter, la quantité de verre envoyée à l’enfouissement par les centres de tri a augmenté entre 2018 et 2021, passant de 78 000 tonnes à 92 000 tonnes, une hausse de 18 %. « En 2021, les quantités de matières rejetées par les centres de tri ont connu une augmentation comparativement à 2018, poursuivant la tendance observée depuis 2015 », précise le document.
En fin de compte, ce sont donc 603 000 tonnes de matières recyclables consommées par les ménages québécois qui ont été « acheminées aux fins de recyclage », soit 47 % des matières. Ce taux est en recul, puisqu’il était de 52 % en 2018. Et globalement, 61 % des matières recyclables récupérées ont ensuite été traitées au Québec, contre 39 % ailleurs dans le monde. Le bilan publié jeudi ne précise pas dans quels pays.
Le rapport ne donne pas non plus de détails sur la nature des matières recyclables qui sont envoyées dans les dépotoirs, qu’on appelle aujourd’hui les « lieux d’enfouissement technique » (LET). L’« Étude de caractérisation à l’élimination 2019-2020 » de Recyc-Québec donnait cependant des chiffres qui incluaient l’ensemble des secteurs, dont le secteur industriel et commercial. Selon ce bilan, 564 000 tonnes de papier et carton, 471 000 tonnes de plastique, 292 000 tonnes de textiles, 143 000 tonnes de métal et 78 000 tonnes de verre ont été « éliminées » pour la seule année 2019-2020.
Le compost au dépotoir
Selon les données compilées par Recyc-Québec, le Québec a généré 4,7 millions de tonnes de matières organiques en 2021, ce qui comprend les matières qui peuvent être compostées ou servir à la production de biométhane. Le taux « global » de recyclage de ces matières a atteint 56 %, ce qui signifie qu’un peu plus de deux millions de tonnes ont été « éliminées ».
Pour le secteur municipal, qui comprend les résidus verts et alimentaires, mais aussi les « boues » des usines d’épuration municipales, ce taux de recyclage se situait à 47 %. Concrètement, 764 000 tonnes de résidus verts et alimentaires ont été éliminées, contre 553 000 tonnes recyclées, pour un taux de recyclage de 42 %. Environ 66 % des municipalités du Québec offrent actuellement un service de collecte, ou encore de compostage domestique ou communautaire.
Dans le secteur institutionnel, commercial et industriel, le taux de recyclage a toutefois atteint à peine 8 %. Le bilan publié jeudi souligne d’ailleurs que « la performance demeure limitée, et des efforts additionnels sont requis » pour ces secteurs.
Le document produit par Recyc-Québec cite aussi l’« Étude de quantification des pertes et du gaspillage alimentaires au Québec », publiée en 2022 par la société d’État. Selon celle-ci, 16 % des 7,5 millions de tonnes d’aliments qui entrent annuellement dans le système bioalimentaire québécois, soit 1,2 million de tonnes, sont perdues ou gaspillées aux différentes étapes du système. Ces aliments comestibles perdus ou gaspillés entraînent l’émission annuelle de 3,6 millions de tonnes de gaz à effet de serre.
Par ailleurs, en ce qui a trait aux résidus de construction, de rénovation ou de démolition, 1,7 million de tonnes ont été directement envoyées à l’enfouissement, sans passer par un centre de tri. Sur le 1,8 million de tonnes envoyées vers un centre de tri, seulement 261 000 tonnes ont par la suite été envoyées au recyclage.
Surconsommation
Directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets, Karel Ménard déplore les résultats du nouveau bilan dévoilé par Recyc-Québec. « Nous avons atteint les limites du système de récupération actuel », résume-t-il.
« Nous n’avons pas développé l’industrie du recyclage au Québec. Nous avons développé la récupération, mais pendant longtemps, on comptait sur l’exportation des matières, notamment vers la Chine. La qualité des matières n’était pas une priorité », ajoute M. Ménard. Il estime que la situation pourrait bien changer pour le mieux avec l’entrée en vigueur, au cours des prochaines années, du règlement sur la responsabilité élargie des producteurs. Celui-ci devrait normalement faire en sorte que les entreprises qui mettent sur le marché des produits au Québec soient responsables de leur gestion en fin de vie.
Karel Ménard ajoute que la réduction du suremballage devrait être une priorité, mais aussi la réflexion sur nos modes de consommation. « Quand on voit des bacs de recyclage pleins, c’est un échec. Ça signifie que l’on consomme trop. » Une réflexion qui vaut aussi, selon lui, pour notre production importante de matières organiques, qui découle en partie du gaspillage alimentaire.
« Il faut prendre conscience collectivement de l’importance de nos gestes individuels en matière de déchets et de l’impact sur notre environnement. Nous avons posé plusieurs gestes concrets, dont l’élargissement de la consigne, qui débutera en novembre prochain », a réagi jeudi le ministre de l’Environnement du Québec, Benoit Charette.